[Comm2007] Retrouver la boussole politique avant de nous lancer

Hervé Le Crosnier herve at airlibre.org
Mar 29 Mar 13:27:07 CEST 2005



	Bonjour,

	Cet après-midi, avant d'écrire cette chronique,
	je suis allé voir l'exposition présentée à Caen
	par ATD-Quart-Monde intitulée "Belles familles".
	Une série de portraits de Jean-Louis Saporito,
	parfois accompagnés d'une légende, sur les familles
	victimes de l'exclusion, mais fortes de leurs
	relations, de leurs espoirs et de la volonté de
	passer par dessus la misère pour vivre comme tout
	le monde. Reconstruire l'espoir, comme un choix
	quotidien.

	Bien évidemment, ce qui frappe dans les histoires que
	racontent ces photos, c'est l'acharnement. Pourquoi les
	pauvres doivent-ils faire face à la scoumoune ?
	A chaque fois que la tête sort de l'eau, que des goulées
	d'air frais peuvent remplir les poumons... l'accident,
	la chute de l'échaffaudage, la voiture folle qui accroche
	celle qui venait enfin d'obtenir un logement...

	Oh, cela doit arriver à tous, statistiquement.
	Mais justement, avec la pauvreté nous devons sortir de la
	statistique, et pour ce qui nous intéresse ici, construire
	une politique qui ne soit pas guidée par les statistiques,
	mais par l'approche qualitative, humaine.

	Je vous l'avoue, quand j'ai repris le chantier militant,
	en 92, après dix années de "congé politique", je suis bien
	heureux d'avoir recommencé en travaillant avec AC! pour
	organiser les marches des chômeurs. J'y ai beaucoup
	appris, humainement, certes, mais aussi et c'est ce qui
	nous intéresse ici, politiquement. Depuis, je cherche toujours
	à garder le fil conducteur : "une politique se juge à
	l'impact qu'elle a sur les inégalités, et cela passe par
	les effets réels de cette politique sur les plus démunis".

	Aujourd'hui, quand les institutions se défendent en sortant
	des "statistiques", des "moyennes", des "avancées" que
	personne n'arrive à voir, je hausse les épaules. Je pense
	à toutes celles et tous ceux avec qui j'ai eu la chance
	de marcher.

	Ils savent eux que la pauvreté augmente. Parce que
	les jeunes n'arrivent plus à trouver un boulot et qu'il faut
	bien les garder à la maison. Parce que les emplois souvent très
	courts sont aussi sources de dépenses, pour les transports ou
	les repas. Parce que les salaires sont maintenant
	en dessous du SMIC en raison des temps partiels imposés.
	Parce que le RMI et les minimums sociaux glissent vers le bas.
	Parce que les CDD passent de main en main, en maintenant chacun
	en dessous du niveau de flottaison, le niveau qui permet
	d'accumuler assez de feuilles de paye pour obtenir un logement
	ou un  crédit. Parce que les conditions de travail, surtout le
	travail déqualifié, se sont aggravées au point de multiplier les
	accidents, ceux qu'on déclare, mais aussi les blessures qu'on
	cache pour ne pas se faire virer. Parce qu'il vaut
	mieux se tuer au chagrin que de mourrir d'ennui. Parce que
	dans le même temps la vie augmente, les loyers augmentent,
	qu'on ne les paye plus, le temps de faire face... mais que le
	retour de finance n'arrive jamais. Spirale.

	Seules les associations, au premier chef Droit au Logement et
	ATD, sont présentes pour que les petits caractères
	de la constitution se traduisent en réalités concrètes, en
	droit pour un toit. Emouvante cette photo de JL Saporito
	d'un intérieur de caravane avec la Déclaration des Droits
	de l'Homme accrochée au mur.

	Et encore, ne parle-t-on ci-dessus que des pauvres qui peuvent
	exister, ceux à qui la "carte d'identité" donne un nom, une
	adresse et une nationalité française, à la limite européenne.
	Mais les autres, les migrants, ceux qui sont ici, autour de
	nous, et qui ne peuvent rien dire, qui sont couleur muraille.
	Mais aussi plus largement celles et ceux qui rêvent de
	devenir migrant(e)s, malgré les galères. Qui sont prêts à
	donner leur vie à des passeurs, des réseaux, des filières, et
	qu'on retrouve un matin entassés à l'arrière des camions. Là
	encore, une politique ne se fait pas dans les statistiques, mais
	plus précisément dans la capacité à répondre à des exigences
	d'humanité, de droit, de respect et de partage.

	Quand nous proposons de reconstruire une vision politique pour
	l'Europe, que nous souhaitons "Voter Y", que nous voulons écrire
	un projet avant de désigner des candidats, c'est cette notion
	d'égalité qui doit nous guider. Il ne suffit pas de lutter
	contre la pauvreté. La pauvreté n'est pas un statut, une place,
	une mission. C'est parce que certains concentrent toute la
	richesse que les pauvres sont dans la misère.

	Alors refusons les discours mouillés à l'eau tiède : il ne sera
	pas possible de définir une politique qui élimine la pauvreté
	sans rogner sur les avantages des riches. Notre objectif
	c'est l'égalité. Point barre. C'est peut être faute
	d'avoir oublié un tel discours clair et honnête, qui ne plaît
	pas au médias, mais qui parle avec un bon sens que les gens
	peuvent comprendre, que la politique institutionnelle des deux
	dernières décennies est en train de se détacher de la société
	réelle.

	Qui dira que la bataille pour l'égalité est au coeur du combat
	politique ? Qu'on n'en peut plus des mots creux, de "la crise",
	les "entreprises", les "investissements", les "contraintes"....
	Si ces "contraintes" peuvent envoyer des hommes sur la
	lune, créer des réseaux informatiques mondiaux, assurer le
	décryptage du génome humain,... mais ne parviennent pas à
	avancer sur le partage des richesses, sur la lutte contre le
	paludisme et les autres maladies des pauvres du monde. Si les
	Jeux Olympiques les occupent tant qu'on ne prend plus le temps
	d'aller écouter ce qui se dit au pied des achelèmes... Alors
	laissez tomber. Ces contraintes ne valent rien. Elles ont perdu
	le gouvernail, elles ne s'imposent qu'à ceux qui veulent bien
	les subir.

	La nouvelle politique dont le monde a besoin aura l'égalité
	comme boussole. Le reste doit y être soumis. Certes, c'est un
	long chemin, qui demandera de la réflexion et de l'action.
	Mais c'est le seul chemin qui vaille la peine. C'est pour
	l'avoir oublié que les acteurs politiques institutionnels de
	gauche ont rompus avec leurs mandants.

	A nous de partager le savoir autant que les richesses. A nous
	de définir une politique qui reprenne les choses à la racine.
	A nous de reconstruire. Ecoutons cette demande d'égalité qui
	monte partout dans le monde. Elle est là, pressante, inquiète,
	active, vivante. Ecoutons, c'est plus intéressant que la télé.
	Ecoutons et prenons notre part.

	Nous trouverons les solutions, les moyens, les méthodes,
	nous assumerons les affrontements avec ce que la planète compte
	de bien lotis, de potentats des médias, nous ré-inventerons
	le monde si nous savons définir le "nord politique" qui
	guidera notre chemin. L'égalité est la boussole que nous
	pouvons utiliser pour remettre sur le métier la politique.
	Et l'effet des choix politiques sur les plus pauvres
	reste le critère qui nous permettra de garder le cap.

	Une fois ces mots posés, il faut trouver le chemin. Il est
	encombré, pas évident. Mais cette question de l'égalité
	doit traverser tous nos débats, toutes nos propositions.
	C'est elle qui nous évitera de tomber dans l'ingénierie
	sociale et la gestionnite à courte vue pour remettre la
	politique au poste de commande.

Hervé Le Crosnier



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