[Comm2007] Lettre ouverte à ceux qui pensent que c’est la faute des autres

Philippe Aigrain philippe.aigrain at wanadoo.fr
Mar 24 Avr 18:22:39 CEST 2007


Chers abonnés à l'ancienne liste de diffusion comm2007,

Mû par le souvenir de nos efforts communs, je prends la liberté de vous 
adresser ce texte. Il s'adresse à ceux qui s'apprêtent à voter Sarkozy, qui 
sans doute peu nombreux parmi vous. Mais chacun en connait sûrement quelques 
uns, et le texte vous intéressera peut-être d'un autre point de vue.
-- 
Philippe Aigrain

http://paigrain.debatpublic.net/?p=90
Lettre ouverte à ceux qui pensent que c’est la faute des autres

On pourra se raconter tout ce qu’on veut, mais si jamais Nicolas Sarkozy est 
élu le 6 mai prochain, ce ne sera pas parce que Ségolène Royal a des défauts 
ou parce que François Bayrou a semé la confusion. Cela n’arrivera que si une 
majorité des électeurs qui expriment leur vote choisissent Nicolas Sarkozy.

C’est à ceux qui sont susceptibles de le faire que je m’adresse. Je vous lis 
souvent (dans les forums de discussion) et je vous écoute parfois. Peut-être 
ce texte circulera-t-il jusqu’à vous.

Parmi les électeurs potentiels de Nicolas Sarkozy, on compte bien sûr des 
privilégiés (au premier tour, il a fait 73% des voix à Neuilly sur Seine, 64% 
dans le 16ème arrondissement de Paris, 56% dans le 7ème). Je veux dire des 
vrais privilégiés. Comme j’en suis un moi-même, il m’arrive d’en rencontrer 
et j’ai une petite idée de la façon dont ils fonctionnent.

Le rêve de certains d’entre eux (mais pas tous), c’est une société où des 
domestiques discrets s’occupent de leurs besoins sans nuire à leur illusion 
d’autonomie ; où des policiers pas trop visibles tiennent à l’écart le reste 
des populations en laissant entrer juste ce qu’il faut de vie autour pour 
faire couleur locale. Ils rejettent toute contrainte qui leur serait imposée 
au nom du maintien du tissu social et qui freinerait leur sacro-sainte 
productivité. Ils vivent assistés en permanence, mais ils croient faire 
marcher la machine du monde. Et à eux tous, ils font quoi, 2-3% maximum des 
électeurs français.

L’impôt et les taxes, qu’ils dénoncent si volontiers, ce sont eux qui les 
prélèvent sans cesse sur la valeur créée par tous, notamment par leurs 
placements financiers et la spéculation immobilière.

Vous ne faites pas partie de cette caste, et certains diront que vous vous 
faites avoir par ces privilégiés qui sont les principaux bénéficiaires de la 
politique fiscale de Nicolas Sarkozy. Mais vous savez ce qu’il en est et 
c’est en connaissance de cause que que vous envisagez tout de même de voter 
pour lui.

Parce que vous avez le sentiment d’être capables de beaucoup de choses, de 
travailler, d’être utiles, de prendre des initiatives. Et que quelque chose 
vous empêche d’en tirer les bénéfices que vous êtes en droit d’en attendre. 
Ce quelque chose qui est si difficile à identifier, cela vous semble 
être “les autres” :
Ceux qui se remuent moins que vous pour y arriver, qui prennent moins de 
risques mais qui perçoivent quand même les bénéfices de la solidarité 
sociale.
Ceux qui ont des privilèges, pas les grands privilèges qui font rêver, mais 
les petits qu’on perçoit comme des injustices.
Ceux pour lesquels il faut payer des impôts ou des charges sociales alors que 
vous préféreriez économiser pour transmettre un patrimoine à vos enfants.
Ceux qui ont moins peur de se faire licencier.
Ceux qui ont des places d’élus ou de fonctionnaires.
Ceux qui rendent le monde plus compliqué en étant différents.
Ceux qui sont incivils et par là vous rendent le monde encore plus 
inconfortable.

A ceux qui voudraient voter Sarkozy pour ces raisons, je voudrais dire que 
non, ce ne sont pas “les autres”, les obstacles. C’est nous tous qui avons 
laissé se construire un monde qui nous divise et nous dresse contre nos 
voisins.

Ce que Nicolas Sarkozy vous propose, est l’illusion d’un instant : imaginer 
qu’on va juste taper sur “les autres”, ceux du quartier d’à côté ou les tout 
juste un peu moins bien lotis ou un peu plus privilégiés.

Vous avez l’impression d’avoir un boulet attaché par une chaîne à votre jambe, 
et lui vous dit : courez bien vite et les premiers arrivés au bout de la 
jetée, on leur enlèvera le boulet. Mais au fait qui a fabriqué les boulets ? 
Et si on prenait le temps de regarder comment ils sont faits ? Et de regarder 
aussi les voisins avant de les fuir.

Ségolène Royal ne sera pas une présidente parfaite. Elle n’est pas un tribun. 
C’est ce qui me rassure, c’est ce qui me donne confiance que le monde avec 
elle sera un peu plus ouvert à la recherche de vraies solutions, à la 
conscience des vrais problèmes. Que la solidarité pourra y être une source de 
fierté. Que l’on pourra chercher ensemble comment on construit un cadre de 
vie, une ville, les choses qu’on produit, celles qu’on donne, les exigences 
qu’on propose à nos enfants pour le monde de demain. Tentez cette chance, 
elle a besoin de vous.
-- 
Philippe Aigrain, 23 avril 2007


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