[Communiqués ArsIndustrialis] 12 mai 2007

Caroline Stiegler caroline.stiegler at wanadoo.fr
Mar 1 Mai 12:23:46 CEST 2007


 

*Formation et destruction de l'attention*

*L'avenir de nos établissements d'enseignement
à l'époque des nouvelles industries de programmes
 
Débat organisé par
/Ars Industrialis/*

*le 12 mai 2007 à 14heures au théâtre de la Colline
15 rue Malte Brun, Paris 20°
entrée libre*

*avec les participations de*

*Denis Kambouchner
Catherine Perret
Bernard  Stiegler*

* 
*Après la deuxième guerre mondiale -- moins d'un siècle après la loi sur 
l'instruction publique de Jules Ferry --, système éducatif et médias 
entrent en concurrence pour capter l'attention des générations nouvelles.

Vers la fin du XXè siècle, les industries dites de programmes prennent 
dans les sociétés industrielles une place prépondérante, qui transforme 
en profondeur la vie politique et l'économie aussi bien que les 
activités psychiques, cognitives et affectives. 

Aujourd'hui, les conséquences de ce qui s'avère avoir constitué un 
véritable conflit entre institutions de programmes et industries de 
programmes apparaissent pour ce qu'elles sont : les établissements 
d'enseignement s'effondrent les uns après les autres.

 

*

 

Il en résulte un désastre psychologique et social dont une conséquence 
massive est la liquidation de la faculté cognitive, qui est remplacée 
par l'habileté informationnelle.

La faculté cognitive est l'un des liens les plus solides entre le 
psychique et le social, tel qu'il passe par la succession des 
générations, transformée et sublimée par ce que l'on appelle les 
disciplines, et qui constitue le savoir. La saturation informationnelle 
(appelée à tort  cognitive -- on parle de /cognitive overflow syndrom/, 
confondant par là connaissance et information) est au contraire ce qui 
désocialise le consommateur d'information, précisément dans la mesure où 
les connaissances et les savoirs doivent être psychiquement assimilés en 
re-parcourant l'histoire des disciplines, et par là, la genèse et la 
transformation des énoncés  de savoir -- là où l'information est une 
marchandise qui peut et doit être consommée, c'est à dire jetable, et 
jetée : jetée dans des décharges d'information, qui forment les 
nouvelles poubelles de l'histoire.

Le savoir individue celui qui apprend, et qui, par là, se transforme -- 
en intériorisant l'histoire des transformations individuelles et 
collectives en quoi un savoir consiste. L'information diffusée par les 
industries de programmes est au contraire ce qui désindividue celui qui 
la consomme : sa consommation est ce qui l'empêche de la transformer en 
savoir. L'information ne peut devenir matière à penser et objet de 
savoirs qu'à la condition de faire l'objet de transformations, opérées 
selon les règles des disciplines, et qui constituent précisément en cela 
des savoirs.

Mais une telle transformation de l'information en savoir ne peut se 
produire que pour autant qu'elle est aussi la transformation de celui 
qui transforme cette information.

L'éducation, conçue comme instruction, c'est à dire comme transmission, 
par des institutions de programmes, des savoirs ainsi constitués, est ce 
qui apprend à l'éduqué à opérer de telles transformations -- par où il 
s'individue. /Les industries de programmes sont au contraire ce qui 
désapprend ce qui est appris par les institutions de programmes /: 
l'apprentissage des disciplines par les institutions de programmes est 
la /formation d'une/ /attention/ à chaque fois  spécifique aux objets de 
ces disciplines, et les industries de programmes capturent cette 
attention en la détournant de ces objets institués que sont les objets 
de savoirs, et elles la /détruisent/ en tant que faculté de connaître et 
expérience du savoir.

Cette destruction de l'attention est une désindividuation, et c'est à la 
lettre une dé-formation : c'est une /destruction/ de cette formation de 
l'individu en quoi consiste l'éducation (que l'on appelle en allemand la 
/Bildung/).

C'est pourquoi la plupart des innombrables discours qui proposent de 
réformer l'école commencent par se tromper d'enjeu : la /première/ 
question n'est pas de réformer l'école et les établissements 
d'enseignement, elle est de réformer les industries de programmes, et de 
leur  imposer des finalités nouvelles d'utilité publique au service de 
la reconstitution de la faculté de connaître, et, plus généralement, de 
la reconstitution de l'attention comme soin pris aux choses, à soi et 
aux autres à travers les savoirs : comme souci de l'avenir du monde tel 
qu'il constitue la /raison/ de vivre ensemble.

Que l'on doive à partir de là réformer nos établissements d'enseignement 
est évident. Mais une telle réforme ne peut être pensée que depuis la 
réforme des industries de programmes qui seule la rendra possible. Et 
c'est d'autant plus nécessaire et urgent que celles-ci entrent en ce 
moment même dans une la mutation qui est engendrée par les réseaux 
numériques.

Dans ce contexte, les pouvoirs publics, qui sont en charge de 
l'éducation nationale aussi bien que de la régulation des industries de 
programmes, ont aujourd'hui l'extraordinaire opportunité  de faire en 
sorte que cette profonde évolution donne à notre société la chance de 
reconstituer l'attention qui se forme à travers l'éducation, et empêche 
qu'elle ne constitue au contraire le coup de grâce qui transformerait 
définitivement cette situation déjà désastreuse en  une terrible 
catastrophe psychique, sociale, économique et spirituelle.

 

*

 

L'actuel état de fait désastreux en cette matière -- et cette matière 
est le coeur même du processus évolutif en quoi consiste une société -- 
a fini par  devenir une véritable panique qui affole de plus en plus les 
parents et les enseignants, dont les tâches (celles des parents comme 
celles des enseignants) peuvent de moins en moins être assumées face à 
l'énormité des moyens mis en oeuvre par les industries de programmes, 
qui s'en trouvent de ce fait même de plus en plus dénuées de toute 
vergogne.

C'est un véritable état d'urgence sociale qui s'est ainsi installé, en 
sorte qu'il semble possible de voir partout et à tout moment se 
déchaîner les conséquences de /l'inattention systématiquement provoquée 
par les industries de programmes/. Là sont les véritables causes du 
climat d'insécurité qui règne dans les sociétés de ce que certains 
appellent le « capitalisme culturel », c'est à dire le capitalisme où la 
culture devenue industrie culturelle est mise au service exclusif de 
l'organisation de la consommation par la standardisation des 
comportements mimétiques les mieux adaptés aux intérêts à court terme de 
la production -- mais contraires à toute rationalité, c'est à dire à ce 
qui constitue un avenir, et à ce que l'on appelle, de nos jours, le 
« long terme ».

Les industries de programmes canalisent et monopolisent l'attention de 
ceux qui deviennent ainsi exclusivement des consommateurs dans la mesure 
où leurs temps de consciences sont dé-formés et littéralement anéantis 
en tant que conscience devenue du « temps de cerveau disponible », ce 
qui veut dire que le travail de formation de l'attention assuré par la 
famille, par l'école et par l'ensemble des établissements d'enseignement 
y est systématiquement défait en vue de produire un consommateur dénué 
de cette capacité d'autonomie aussi bien morale que cognitive que l'on 
appelle la conscience comme libre arbitre -- sans laquelle il n'y a pas 
de science autre que ruineuse.

 

*

 

L'attention est à la fois, comme capacité de concentration, une faculté 
psychique, et, comme soin pris à soi et à son entourage, une faculté 
sociale. C'est cette double dimension /indissociablement/ psychique et 
sociale qui fait de l'attention le socle de toute civilité.

Une telle attention est ce qui se forme par divers types de disciplines, 
individuelles et collectives, dont les générations adultes sont en 
responsabilité de transmettre les savoirs à leurs plus jeunes 
congénères. Les sociétés ne sont /viables/ que pour autant qu'elles 
parviennent à former individuellement et collectivement une telle 
attention au monde qui se constitue en elles, et à ce qui, en ce monde, 
se présente comme sa singularité même en tant que /monde en train de se 
faire/, mais /toujours menacé de se défaire/ -- faute de quoi un tel 
monde ne peut que devenir immonde.

Aujourd'hui, le système attentionnel est en ruine parce que les médias 
de masse ont imposé que les critères du marketing canalisent 
hégémoniquement l'attention par les psychotechniques et les 
psychopouvoirs tout à fait révolutionnaires que les technologies de 
l'hallucination audiovisuelle ont rendus possibles, tandis que l'école 
et plus généralement le système éducatif se trouvent totalement démunis 
devant ces mnémotechnologies -- qui relèvent cependant de ce que nous 
appelons, dans le Manifeste d'/Ars/ /industrialis/, des /hypomnémata/. 
Et si nous tenons à conserver ce mot grec, c'est parce qu'il est porteur 
d'une histoire, et que celle-ci enseigne un savoir.

En l'occurrence, elle enseigne que c'est par la pratique des 
/hypomnémata/ que se constitue, dans l'antiquité gréco-romaine, la 
/skholè/ grecque et l'/otium /romain. Or, comme son nom l'indique, 
l'école est une telle /skholè/ : l'école est ce que le grec appelle/ to 
skholèion/. Et lorsque Jules ferry impose l'instruction publique 
obligatoire dans le cadre de son entreprise de laïcisation de l'Etat, il 
entend permettre à tout petit français de sortir du monde borné des 
subsistances dans lequel il est enfermé en tant qu'enfant de paysan 
qu'il est très majoritairement pour lui donner accès à un /otium /:  
l'école moderne est dans le démocratie industrielle l'institution d'un 
/otium/ du peuple.

 

*

 

Apprendre, c'est d'abord retenir. Et cela signifie que le système 
éducatif est un dispositif par lequel les nouvelles générations 
intériorisent analytiquement et apprennent à synthétiser les 
/rétentions/ accumulées par les générations précédentes. La 
« rétention » est le nom phénoménologique de ce qui est en général 
retenu par une conscience. Cependant, la rétention est une opération qui 
s'apprend, comme le montre par exemple l'expérience si scolaire de la 
récitation. Et ce que montre cette expérience, c'est que les rétentions 
sont toujours mnémo-techniquement constituées.

D'une façon générale, l'éducation, en toute société, est ce qui repose 
sur l'intériorisation de telles mnémotechniques -- que ce soit par des 
rituels,par  des cultes, ou par des enseignements. L'/otium/ du peuple 
institué par Jules Ferry est ce qui repose sur une intériorisation 
systématique de la mnémotechnique qui fonde le savoir occidental : la 
lettre. Et /alphabétiser/, comme cet infinitif l'indique si clairement, 
c'est transformer les capacités attentionnelles des jeunes générations 
en leur faisant acquérir une capacité rétentionnnelle commune, qui est  
également commune à toutes  les disciplines qui constituent en cela /le/ 
savoir. Cette capacité rétentionnnelle commune est la lettre par 
laquelle les jeunes générations peuvent dès lors accéder /à la lettre/ à 
ce qui s'est rétentionnellement accumulé sous forme d'ouvrages et comme 
disciplines des savoirs constitués, et dont la transmission instituée 
est la condition de leur enrichissement par le renouvellement de jeunes 
générations lettrées -- c'est à dire mnémotechniquement 
(hypomnésiquement) appareillées et formées.

Un tel renouvellement des savoirs par le renouvellement des générations 
est ce qui est rendu possible par le fait que l'intériorisation 
institutionnelle des rétentions est ce qui ouvre des possibilités 
d'anticipation, ce que Husserl appelle des protentions. Les protentions 
qui se forment ainsi par la transmission des rétentions forment des 
capacités d'attention à la fois psychique et sociale qui fondent des 
possibilités d'individuations singulières, inédites et porteuses de 
désirs et d'anticipations. Ce sont ces possibilités qui sont porteuses 
de l'avenir des savoirs -- qui restent toujours à venir : la science est 
intrinsèquement inachevée parce que le monde ne cesse de se faire et de 
se défaire.

La construction de l'attention est donc ce qui consiste dans 
l'intériorisation de rétentions en vue de former des compétences 
protentionnelles -- c'est à dire des individus dotés de cette forme 
d'attention que l'on appelle la conscience, et qui n'est pas une faculté 
donnée à la naissance, mais une construction sociale, et qui repose  
toujours sur l'intériorisation d'une mnémotechnique. Tout notre héritage 
académique s'est ainsi constitué sur la base d'une culture de la lettre 
comme  technique rétentionnelle des lettrés.

Cependant, à l'époque moderne, il a perduré dans l'ignorance profonde -- 
sinon dans le mépris -- des nouvelles formes de mnémotechnologies issues 
des appareils analogiques puis numériques. De plus, tout notre héritage 
métaphysique et épistémologique a consisté à dénier  systématiquement, à 
la suite d'une injonction venue de Platon, et de son dialogue /Phèdre/, 
le caractère hypomnésique (c'est à dire mnémotechnique, et en cela 
matériel) de la vie de l'esprit -- au risque de voir s'effondrer la 
« valeur esprit », et sans rien y pouvoir faire, comme le pressent Paul 
Valéry.

Autrement dit, l'impuissance publique face à l'effondrement de nos 
établissements d'enseignement procède largement d'une dénégation, par le 
monde intellectuel, du caractère mnémotechnique et hypomnésique des 
savoirs sous toutes leurs formes -- tandis que la domination des 
industries de programmes sur les institutions de programmes procèdent 
d'une maîtrise empirique des psychotechniques qui constitue les 
mnémotechnologies contemporaines, et forment le psychopouvoir qui 
parachève le biopouvoir analysé par Michel Foucault.

 

*

 

Nous pensons que cette situation n'a rien d'une fatalité. Mais nous 
pensons aussi que les discours habituels pour « repenser l'école » 
négligent gravement ces aspects -- qui sont les toutes premières 
questions qui doivent être mises au coeur du nouveau projet d'économie 
politique nationale et européenne dont notre pays a le plus grand besoin 
-- et doivent donc être dépassés.

La France sera bientôt gouvernée dans le cadre d'un nouveau mandat 
présidentiel et de nouveaux mandats législatifs. Nous appelons les 
nouveaux responsables qui seront issus des scrutins à venir à organiser 
dès l'automne prochain un débat public très large et très approfondi sur 
les enjeux de la destruction de l'attention induits par le développement 
incessant des industries de programmes. Nous appelons également la 
population française, et en particulier les parents et les enseignants, 
à signer massivement cet appel. Nous constituerons dans les semaines qui 
viennent un comité de vigilance qui se chargera d'adresser des questions 
aux autorités en charge de cette situation d'ensemble, de recueillir 
leurs réponses, et de les faire connaître par  diverses voies.

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